Il existe des milliers de langues des signes dans le monde, et chaque pays a souvent la sienne. Au Japon, celle de la communauté sourde n’est pas du japonais « parlé avec les mains » : elle s’appelle 日本手話 (nihon shuwa) et fonctionne avec une grammaire, un rythme et des nuances qui lui sont propres.
On la trouve aussi sous l’acronyme JSL (Japanese Sign Language) ou, en français, LSJ. Autrefois, on parlait aussi de temane. L’essentiel est de ne pas la confondre avec le japonais oral ni avec des systèmes qui se contentent de « coller » un signe sur chaque mot : le nihon shuwa est une langue visuelle à part entière.
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Qu’est-ce que le nihon shuwa (et ce qu’il n’est pas)
Le vocabulaire et la grammaire du nihon shuwa se distinguent du japonais parlé. Sur le plan lexical, il partage davantage de parenté avec les langues des signes de Taïwan et de Corée qu’avec le japonais oral, en raison de l’histoire de contacts dans la région. Les mains et les bras ne suffisent pas : sourcils, regard, bouche et mâchoire portent du sens grammatical. Sans cette expression du visage, beaucoup de phrases perdent la nuance d’interrogation, de négation ou d’emphase.
Dans la pratique japonaise, plusieurs manières de « parler avec les mains » coexistent. Le nihon shuwa est la langue naturelle de la communauté sourde. Le taiou shuwa (japonais codé manuellement) ordonne les signes au rythme du japonais parlé. Le chuukan shuwa mélange les deux univers. Appeler tout cela shuwa est courant au quotidien, mais seul le nihon shuwa est une langue des signes au sens strict.
Un repère fréquent dans les récits de la communauté est l’école de Kyoto de 1878, liée à l’enseignement de Furukawa Tashirō : elle n’« invente » pas la langue d’un jour à l’autre, mais marque un point d’ancrage documenté pour l’éducation des sourds dans le pays. Plus tard, lois et ordonnances ont reconnu la langue des signes comme langue ; le détail juridique continue d’évoluer au niveau des préfectures et au niveau national.
Curiosités sur le nihon shuwa
Comme toute langue vivante, le nihon shuwa varie selon la région et la génération. Le yubimoji (épellation dactylologique liée aux kana) sert surtout pour les noms, prénoms et mots rares ; il ne remplace pas le lexique de signes. Dans la culture populaire japonaise, la langue des signes n’est pas toujours un simple décor : elle apparaît dans des animes et dramas comme Gangsta., Orange Days ou le film Babel, et plus récemment dans des histoires comme A Silent Voice (Koe no Katachi) ou A Sign of Affection (Yubisaki to Renren).
Dans la rue, la surdité ne se « voit » pas toujours. Les conducteurs concernés par une déficience auditive réglementée doivent afficher le marqueur de déficience auditive sur le véhicule (un autocollant officiel). Sur Suki Desu, on le relie aux autres signes du trafic japonais : autocollants spéciaux sur les voitures au Japon.
Le majeur dans la langue des signes japonaise
Un geste qui a beaucoup circulé sur Internet est le signe pour « frères et sœurs » en japonais (kyōdai · 兄弟) : on montre le majeur avec les deux mains. En Occident, le geste choque ; au Japon, le majeur ne porte pas le même insultant du quotidien, même si beaucoup de gens connaissent désormais l’usage occidental. Le signe de frère aîné (ani · 兄) utilise aussi le majeur, mais sur une seule main, le doigt levé vers le haut.
Le même type de configuration de main apparaît ailleurs : idées d’argent, ou le chiffre « cinq » combiné à d’autres doigts. On retrouve ce geste dans la fiction japonaise — encore Gangsta., Orange Days, Babel — et dans de courtes démonstrations vidéo :
L’alphabet japonais en signes (yubimoji)
Le tableau ci-dessous résume l’alphabet dactylologique japonais : chaque configuration correspond à un kana. Il sert à épeler, pas à « parler » une phrase entière.

Pour trouver des médias en langue des signes japonaise, ces sites sont de bons points de départ :
- NewSigns — ressources et contenus en shuwa
- jw.org en JSL — supports audiovisuels en langue des signes japonaise
- Matériels de Kyoto sur le JSL — référence éducative
En quoi se distingue-t-elle de la LSF ?
Qui connaît la LSF (langue des signes française) se demande souvent si « ça marche » au Japon. Réponse courte : ce ne sont pas la même langue. Elles partagent la logique visuelle de l’espace, du mouvement et de l’expression faciale, mais le lexique et la grammaire ne se superposent pas comme le français et l’italien parlés.
- Épellation : le nihon shuwa utilise le yubimoji lié aux kana ; la LSF épelle l’alphabet latin. Un même nom propre s’écrit dans l’air de façon différente.
- Lien avec la langue orale : le français parlé n’est pas la LSF, et le japonais parlé n’est pas le nihon shuwa. Il existe des systèmes d’appui au japonais oral, mais ils ne remplacent pas la langue de la communauté sourde.
- Culture et registre : au Japon comptent l’école pour sourds, les variations régionales et le contraste entre nihon shuwa et japonais manuel. En francophonie, le paysage des langues des signes est aussi divers (LSF, LSQ, LSFB, etc.) ; voyager ou regarder un anime ne convertit pas un système en un autre.
C’est pourquoi un interprète LSF ne « traduit pas automatiquement » en nihon shuwa : il faut un apprentissage et un contact avec la communauté japonaise, pas seulement de la bonne volonté.
Pourquoi regarder au-delà du stéréotype
Parler de nihon shuwa, ce n’est pas seulement collectionner des gestes curieux. C’est reconnaître une langue minoritaire, une histoire d’éducation (parfois oraliste, parfois bilingue) et une culture sourde avec son propre humour — y compris le choc du « frère » avec le majeur. Si le japonais parlé vous intéresse, le shuwa est un autre univers ; si l’inclusion au Japon vous intéresse, c’est un fil qui relie école, médias, circulation et vie quotidienne.
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