Imaginez : vous descendez d'un court ferry et vous êtes accueilli sur le quai par des dizaines de lapins qui s'approchent de vos pieds, reniflent vos chaussures et attendent une friandise. C'est l'accueil quotidien que réservent les visiteurs à Okunoshima (Ōkunoshima, 大久野島), une petite île de la mer intérieure de Seto que presque tout le Japon connaît sous son surnom Usagi-jima (ウサギ島), l'Île aux Lapins. Ce qui surprend la plupart des visiteurs qui arrivent pour la première fois, ce n'est pas seulement le nombre de lapins qui y vivent, c'est leur docilité, et le contraste entre cette surface très douce et l'un des chapitres les plus secrets de l'histoire japonaise en temps de guerre.
Okunoshima dépend administrativement de la ville de Takehara, dans la préfecture de Hiroshima, et se trouve à quelques kilomètres seulement du continent, près de Mihara et de Tadanoumi. L'île est petite, environ quatre kilomètres de tour, et se parcourt facilement à pied ou à vélo de location en une demi-journée. Aujourd'hui, c'est un espace de plein air détendu, avec un camping, un parcours de golf, un hôtel resort, des sentiers de randonnée, une petite plage et le discret Musée du Gaz Toxique (Poison Gas Museum), qui documente l'usage qui a été fait de l'île entre 1929 et 1945.

Les lapins d'Okunoshima
On estime la population actuelle de lapins d'Okunoshima à plusieurs centaines d'animaux, qui vivent en liberté sur les pelouses, les chemins et la lisière de la forêt de l'île. Pendant des décennies, l'histoire la plus répandue était que ces lapins étaient les descendants directs des animaux de laboratoire utilisés pour les essais d'armes chimiques pendant la guerre. Selon la version officielle de la préfecture de Hiroshima, toutefois, ces lapins d'origine ont été euthanasiés après la fermeture du site à la fin du conflit. Les animaux que l'on croise aujourd'hui descendraient plutôt d'un petit groupe relâché sur place dans les années 1970, sans lien direct avec les tests de la période 1929-1945. La question reste débattue par les historiens locaux, et rien n'empêche de présenter les deux versions comme une zone d'ombre assumée.
Quoi qu'il en soit, les lapins actuels sont habitués aux visiteurs et restent globalement dociles. Quelques règles simples s'appliquent sur place : il est interdit de les chasser, de les capturer ou de leur faire du mal, et l'administration recommande de ne pas apporter d'autres animaux sur l'île. Les autres îles habitées par des animaux au Japon, comme les îles aux chats de Nekojima, appliquent d'ailleurs une logique de protection assez proche. Les granulés de lapin vendus à l'embarcadère restent la seule nourriture conseillée : chips, pain, légumes du commerce ou restes de repas sont à proscrire pour ne pas déranger leur système digestif.
Sur le terrain, l'expérience ressemble souvent à une longue séance de câlins collectifs : les lapins s'approchent, mangent dans la main, se laissent gratter la tête, et s'éloignent quand ils en ont assez. La densité animale change selon la saison et l'heure, mais le port, le camping et les pelouses autour du resort sont les endroits les plus fiables pour les voir de près. Le bestiaire emblématique du Japon ne se limite d'ailleurs pas aux lapins : on pense aussi aux cerfs semi-sauvages de Nara, qui illustrent une autre manière japonaise de cohabiter avec des animaux libres sur un site touristique.
Origines de la population
L'explication la plus courante, racontée par les guides et reprise par de nombreux voyageurs, veut que les lapins actuels descendent des animaux utilisés dans les essais chimiques de l'île pendant la guerre. Hiroshima Prefecture conteste officiellement cette filiation : selon ses services, les lapins de laboratoire ont été éliminés à la fin du conflit, et la population visible aujourd'hui a été introduite plus tard, dans les années 1970, à partir de quelques animaux amenés par un particulier. Cette lecture est aujourd'hui la plus citée, même si plusieurs comptes-rendus locaux continuent d'évoquer une filiation plus directe avec les animaux d'avant-guerre.
Voyage à Okunoshima
L'accès à Okunoshima se fait en ferry depuis le port de Tadanoumi, sur le continent, à environ 5-10 minutes de traversée. Tadanoumi est lui-même relié par la ligne JR Kure à Hiroshima (environ 1 h 10 via Mihara) et à Mihara, d'où partent les Shinkansen Sanyo en direction d'Osaka et de Tokyo. Pour les voyageurs qui arrivent de loin, le trajet le plus simple reste Hiroshima comme base : train JR Kure jusqu'à Tadanoumi, puis ferry, pour une journée complète sur place sans changer d'hébergement.
L'île se visite idéalement à pied ou à vélo de location (proposés à l'embarcadure). Un circuit en boucle autour de l'île, avec arrêt au camping, au parcours de golf, à la plage, au Poison Gas Museum et à un ou deux points de vue, prend entre quatre et cinq heures à allure tranquille. Pour les amateurs d'animaux, mieux vaut arriver tôt le matin ou en fin d'après-midi : c'est à ces heures que les lapins sont les plus actifs et les moins fatigués par la chaleur. Le camping officiel permet aussi de rester sur place une nuit, ce qui change complètement l'ambiance, les quais devenant très calmes une fois le dernier ferry reparti.
Pour vous faire une idée concrète de l'île et des lapins avant le voyage, la vidéo ci-dessous donne un bon aperçu du terrain et de l'ambiance sur place.
Musée du Gaz Toxique
Le Poison Gas Museum (毒ガス資料館) d'Okunoshima, ouvert en 1988 sur le site même des anciennes usines, est l'un des arrêts les plus marquants de l'île. Il raconte une page sombre de l'histoire japonaise : entre 1929 et 1945, Okunoshima a servi à la production secrète d'armes chimiques, notamment du gaz moutarde, à hauteur d'environ 6 000 tonnes au total. L'île avait été effacée des cartes alliées par les autorités japonaises pour préserver le secret, et la population locale elle-même ignorait largement l'ampleur du site.
À la fin de la guerre, les installations ont été démantelées et l'île a été largement abandonnée. Le musée, géré par la ville de Takehara, présente des équipements d'époque, des documents, des témoignages d'anciens ouvriers et un parcours pédagogique sur l'histoire des armes chimiques, de leur fabrication à leur interdiction par la Convention sur les armes chimiques en 1993. La visite, qui se fait en une petite heure, est sobre mais dense : elle replace l'image très mignonne des lapins dans le contexte historiquement lourd du site.
Okunoshima vaut-il le détour ?
Okunoshima n'est pas un parc d'attractions, et c'est justement ce qui en fait la force. Les lapins sont nombreux, faciles à approcher et bien encadrés par les règles locales ; l'île est propre, sécurisée, et l'ambiance reste celle d'une sortie en bord de mer, pas celle d'un zoo. Le Poison Gas Museum donne par ailleurs une profondeur historique qu'on ne trouve pas dans les autres îles animalières du Japon.
Pour la mettre au clair avant de partir : l'île se parcourt en une demi-journée à une journée, elle n'est pas chère (quelques centaines de yens l'aller-retour en ferry, plus la location du vélo), et elle s'intègre très bien dans un itinéraire Hiroshima-Mihara-Onomichi. En revanche, elle demande un trajet un peu long depuis Tokyo ou Osaka, mieux vaut donc la coupler avec un autre arrêt dans la région, par exemple Nara et ses cerfs si vous êtes prêts à descendre plus au sud-est. Pour un voyage axé sur la nature, l'histoire et la photographie, l'Île aux Lapins reste l'une des étapes japonaises les plus atypiques du moment.
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