Apparemment, la barbe n'est pas très populaire au Japon, et la moustache elle-même se fait discrète. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les Japonais portent si rarement la barbe ? Est-ce une question de pilosité, d'hygiène ou de convenance sociale ? Je vais essayer de répondre à ces questions et de montrer ce que le visage rasé dit de la société japonaise.
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La barbe au Japon : un mot, plusieurs réalités
En japonais, le mot hige [髭] désigne les poils du visage, qu'il s'agisse d'une barbe, d'une moustache ou d'une barbe de bouc. On peut préciser la zone avant hige, par exemple kuchihige pour la moustache ou agohige pour la barbe du menton. Le terme couvre donc une réalité plus large que le français « barbe ».
Le même son sert à prononcer 卑下 (hige), qui signifie « auto-dépréciation ». Le rapprochement entre les deux mots se prête aux jeux de mots. Il dit assez bien la mauvaise réputation du poil facial.
La pilosité faciale est souvent moins fournie chez les hommes d'Asie de l'Est que chez les Européens, mais elle existe bien. Beaucoup de Japonais se rasent chaque jour, et une barbe mal entretenue peut être lue comme un signe de négligence. Dans les entreprises et les commerces, le visage glabre reste la norme la plus visible.

Du prestige samouraï à l'interdiction
Au Moyen Âge et au début de l'époque d'Edo, la barbe était associée au pouvoir et à la virilité. Les samouraïs la portaient pour donner une apparence sérieuse, et un guerrier imberbe pouvait être raillé. Ceux qui avaient une pilosité trop faible avaient recours à de fausses barbes, les tsukehige, pour compléter leur visage.
La longue paix du shogunat Tokugawa a changé cette valeur. Avec la paix retrouvée, le pouvoir privilégia une administration civile, et le poil facial devint suspect : il rappelait l'esprit guerrier et pouvait passer pour une contestation de l'ordre établi. Les daimyos furent encouragés à se raser, puis le port de la grande barbe fut interdit sous le shogunat de Tokugawa Ietsuna, au XVIIe siècle. La mode du visage rasé s'est installée en même temps que le chonmage, la coiffure traditionnelle des samouraïs, et le sakayaki, la partie rasée du crâne.
Une exception subsistait : certains hommes obtenaient l'autorisation de garder la barbe pour dissimuler une cicatrice. Le poil facial pouvait donc être toléré lorsqu'il répondait à une nécessité pratique. La règle disciplinaire portait sur l'apparence de conformité.
Le regard sur les étrangers et les Aïnous a renforcé cette norme. Le terme péjoratif ketō [毛唐], utilisé pour désigner les étrangers occidentaux, s'appuyait sur l'idée que les hommes poilus étaient des barbares. Les Aïnous, eux, portaient traditionnellement une barbe fournie et considéraient le fait de se raser comme un manque de respect envers les dieux. Dans les représentations japonaises de l'époque, leur pilosité servait à les distinguer des « civilisés ».
À l'ère Meiji, le rapport à la barbe s'est inversé. Le décret de 1871 sur la coupe des cheveux (散髪脱刀令) a laissé les Japonais libres de choisir leur coiffure et a accéléré l'adoption des codes occidentaux. En 1873, l'empereur Meiji se fit couper les cheveux, et les hauts fonctionnaires commencèrent à porter moustaches et barbes pour se donner une allure occidentale. Le général Nagaoka Gaishi est resté célèbre pour sa moustache démesurée, surnommée « moustache en hélice » (puropera hige), qui pouvait atteindre 70 cm.
Cette mode n'a pas duré. Au début du XXe siècle, les élites japonaises qui voyageaient en Europe découvrirent que la barbe y passait pour un attribut des classes populaires. Le visage rasé redevint le signe du citadin moderne, puis s'imposa dans le monde de l'entreprise au fil du siècle.

Le visage glabre, une norme professionnelle
La barbe est légale au Japon. Les règlements internes des entreprises imposent souvent un visage rasé, en particulier pour les emplois en contact avec la clientèle. Un salarié peut être invité à se raser, et une barbe fournie peut être lue comme un manque de soin ou une forme de rébellion.
Les tribunaux ont toutefois fixé des limites. En 2008, un facteur d'Osaka, Noboru Nakamura, a contesté l'ordre de raser sa moustache ; le barreau d'Osaka a jugé cette injonction irrationnelle et contraire à ses droits. En 2010, le tribunal de district de Kobe a condamné la société postale à verser une indemnité d'environ 370 000 yens à un employé dont l'évaluation avait été pénalisée à cause de sa barbe et de ses cheveux longs.
La pression sociale reste néanmoins forte. Dans les entretiens d'embauche, les écoles et les commerces, le visage rasé de près envoie un signal de sérieux et de propreté. Pour beaucoup de jeunes hommes, la barbe passe après l'envie de correspondre à l'image du salarié fiable, et le standard de beauté masculine au Japon privilégie un visage fin et net.
Célébrités et évolution des mentalités
Les célébrités montrent pourtant que la barbe n'est pas disqualifiante. L'artiste Takashi Murakami, le réalisateur Hayao Miyazaki, le créateur de jeux Hideo Kojima, Hideaki Kobayashi (connu sous le nom de Sailor Fuku Ojisan), l'acteur Takayuki Yamada et le journaliste Jumpei Yasuda en portent ou en ont porté. Leur notoriété leur permet d'assumer un style qui serait plus difficile à défendre dans un bureau traditionnel.

La barbe reste un marqueur social. Elle peut évoquer l'artiste, l'étranger ou l'homme qui a choisi de ne pas suivre la norme. Dans les grandes villes, les barbes soignées se croisent de plus en plus, surtout dans les milieux créatifs et chez les hommes plus âgés, qui laissent parfois pousser une barbe blanche.
Le rasage quotidien fait partie de la routine de nombreux Japonais. La barbe de trois jours y est moins courante qu'en Europe et peut être perçue comme un manque de soin. Pour les hommes qui veulent garder leur barbe, le plus simple est souvent de la tailler court et de l'entretenir avec soin, surtout dans un contexte professionnel.
Au Japon, la barbe relève des usages sociaux bien plus que de la loi. Elle est devenue rare, entretenue par l'histoire, l'esthétique du visage net et les règles des entreprises. Les choses bougent lentement, surtout chez les artistes et dans les grandes villes, mais le salarié japonais reste souvent attendu avec un visage rasé. Et vous, accepteriez-vous de renoncer à votre barbe pour travailler au Japon ?






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