Grâce aux médias occidentaux, nous avons une vision très manichéenne des samouraïs et des ninjas (ou shinobi) : on les oppose comme s'ils n'avaient jamais partagé le même champ de bataille. En réalité, les samouraïs étaient des guerriers de la caste noble, tandis que les ninjas étaient surtout des mercenaires issus des classes plus modestes.
Ils différaient par l'armement, le style de combat, le vêtement et le code moral. Ils ont pourtant déjà travaillé ensemble : le samouraï se battait au grand jour pour un daimyō, le ninja était engagé pour l'espionnage, le sabotage, parfois l'assassinat.

Dans les guerres du Japon lui-même, les deux talents se complétaient. La force ouverte du samouraï ne valait pas grand-chose sans les habiletés d'espionnage et de déguisement des shinobi pour ramener des informations sur l'ennemi.
À force de mythes, certains croient même que les ninjas n'ont jamais existé. Ils ont existé. Ce qui n'a pas existé, c'est le super-héros en collant noir qui disparaît dans un nuage de fumée.
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D'où venaient vraiment les shinobi ?
Le mot ninja (忍者) est une lecture moderne. Au Japon, on parlait surtout de shinobi (忍び), « celui qui se faufile ». Le terme ninja s'est imposé au XXe siècle, d'abord dans la littérature, puis dans le cinéma. Avant cela, selon les régions, on trouvait aussi des surnoms comme suppa ou rappa.
Les plus fameux venaient des provinces d'Iga et de Kōka (souvent écrite Kōga), dans l'actuel Kansai, près de Kyōto. Terrain montagneux, autonomie locale, voisinage de la capitale : le mélange aidait à former des spécialistes du renseignement que les daimyō embauchaient. Après l'unification sous le shogunat Tokugawa, le besoin militaire a reculé. Restent des manuels d'époque Edo, comme le Bansenshūkai (1676) et le Shōninki, qui parlent d'intrusion, de déguisement et d'esprit — pas de magie de manga.
Les ninjas étaient-ils des assassins du mal ?
Mythe ! Les ninjas n'étaient pas des tueurs qui frappaient à leur guise. C'est pourtant l'image la plus collée au mot. Il n'y a rien de diabolique par nature chez le shinobi. Son ninjutsu visait d'abord à rentrer vivant : s'échapper si possible, combattre seulement si l'on n'avait plus le choix.
Au cinéma, ce sont des mercenaires maléfiques qui surgissent pour hacher les gentils. Dans les sources, ce sont souvent des paysans, des soldats-paysans, des gens de condition modeste, parfois méprisés par la caste des samouraïs — qui n'hésitaient pas, pourtant, à acheter leurs services contre un rival.

Les missions recouvraient l'espionnage, le sabotage, l'infiltration, parfois l'assassinat et la guérilla. Un dictionnaire jésuite nippo-portugais du début du XVIIe siècle décrit déjà les « Xinobi » comme des agents qui se glissent de nuit dans un château ou un camp pour juger de la situation. Tuer n'était pas le métier du matin au soir. Rapporter une information l'était.
Tous les ninjas étaient-ils des hommes ?
Mythe ! L'Occident imagine surtout des hommes masqués qui sortent de l'ombre. Les textes parlent aussi de femmes utilisées pour s'infiltrer là où un homme n'entrait pas.

On les appelle souvent kunoichi. Le Bansenshūkai décrit un kunoichi-no-jutsu : l'art d'employer une femme pour le renseignement. Ce n'est pas le bataillon d'assassines en collant que le XXe siècle a collé au mot. Une servante, une amante, une cuisinière dans une forteresse avait accès à des couloirs qu'un artisan déguisé n'ouvrait pas.
Une curiosité graphique tient encore : kunoichi (くノ一) reprend les trois traits du kanji de femme (女). C'est un jeu d'écriture, pas une preuve d'armée secrète. Le kunoichi de film, sabre et séduction, est surtout un produit de romans et de cinéma d'après-guerre.

L'uniforme ninja est-il un vêtement noir et un masque ?
Mythe ! Ils s'habillaient selon la mission. Pour se glisser chez l'ennemi, le meilleur uniforme était celui de l'adversaire, ou celui d'un passant quelconque. La nuit, des teintes sombres aidaient. L'hiver, le blanc dans la neige. Un noir de scène, du soir au matin, aurait crié « intrus ».
Le masque et le vêtement noir n'ont jamais été un uniforme unique. Le Shōninki parle de couleurs discrètes — brun, kaki, noir, bleu foncé — et des « sept apparences » : moine mendiant, yamabushi, marchand, saltimbanque, habit ordinaire. On se fond, on n'annonce pas le métier.

L'image du ninja tout de noir vêtu doit beaucoup au théâtre. Au kabuki, les kuroko (黒衣), machinistes habillés de noir, sont conventionnellement « invisibles » aux yeux du public. Quand un personnage furtif surgit de cette convention, le public comprend tout de suite. Le cinéma a figé le costume. Les shinobi, eux, visaient l'inverse : passer pour n'importe qui, y compris dans un kimono de tous les jours.
Ils ne disparaissaient pas non plus dans une bombe fumigène magique. Une distraction suffisait : un shuriken, du sable dans les yeux, puis on court comme un humain, sans saut de trois mètres d'un toit à l'autre.
Les ninjas n'utilisaient-ils que des shuriken et des épées ?
Les shuriken et autres lames font partie de l'imaginaire. Selon l'occasion, un shinobi se servait aussi d'objets du quotidien, d'outils de paysan, de ce qui était à portée. Le mot ninjutsu dit l'art de se cacher et de persévérer, pas une collection d'étoiles chromées.

Les manuels parlent d'escalade, de feu, de géographie, de déguisement, parfois d'explosifs et de poisons. Le combat à mains nues ou au sabre existait, comme les autres arts martiaux japonais, mais un shinobi forcé de se battre avait déjà raté une partie de sa mission. Les films ne montrent même pas le dixième de ce travail : attendre, écouter, revenir.
Le ninja de cinéma reste amusant. Le shinobi d'Iga et de Kōka l'est davantage, une fois qu'on lui retire le collant.
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