Les premières images du Japon renvoient souvent à Tokyo et Osaka : des trains collés, des néons, une densité qui donne l'impression que l'archipel n'a plus de place pour autre chose que les humains. Pourtant, hors des centres, il reste des marais, des îles volcaniques et des rivières froides où vivent des espèces que l'on ne trouve presque nulle part ailleurs.
Certaines ont déjà disparu, comme le loup du Honshû ou l'otarie du Japon. D'autres ont frôlé l'extinction et sont revenues, parfois de façon spectaculaire. C'est dans cet écart — entre ce que le pays a perdu et ce qu'il sauve encore — que l'albatros à queue courte, longtemps donné pour mort, est devenu le symbole le plus net d'un retournement possible.
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L'albatros à queue courte
Les albatros sont de grands oiseaux de mer de la famille Diomedeidae. Ils passent l'essentiel de leur vie en haute mer et ne reviennent à terre que pour se reproduire. Monogames, ils forment de vastes colonies. Tous les doigts des pieds, tournés vers l'avant et reliés par une membrane, aident à nager, à se poser et à décoller sur l'eau. Une glande à sel élimine l'excès de chlorure de sodium du sang : sans elle, boire l'océan serait impossible.

Au Japon, l'espèce qui compte vraiment dans cette histoire n'est pas « l'albatros » en général : c'est l'albatros à queue courte (Phoebastria albatrus), l'ahōdori — littéralement « oiseau idiot », parce qu'il se laisse trop facilement approcher à terre. D'autres albatros passent au large, comme l'albatros à pieds noirs ou l'albatros de Laysan. Seul celui à queue courte a été chassé jusqu'au bord de la disparition pour ses plumes, vendues à prix d'or dès la fin du XIXe siècle, notamment aux États-Unis.
Vers 1890-1900, les colonies des îles Izu, des Ogasawara et des Senkaku ont été vidées. Un recensement de 1949 a conclu à l'extinction. En 1951, une poignée d'oiseaux a été retrouvée sur Torishima, île volcanique inhabitée à environ 600 km au sud de Tokyo. L'Institut Yamashina d'ornithologie et l'État ont alors tenu le site pendant des décennies : leurres, contrôle de l'érosion, baguage des poussins. En 1993, l'espèce a été inscrite au titre de la loi japonaise sur la conservation des espèces menacées.
Les chiffres anciens du dossier — environ 1 200 oiseaux en 1990, 2 570 à Torishima vers 2010 — décrivent le début de la remontée. Lors de la saison 2025-2026, Yamashina a estimé 11 067 albatros à queue courte sur Torishima, avec 1 591 poussins bagués. L'espèce reste classée vulnérable : un volcan, une tempête ou une colonie trop concentrée sur une seule île suffiraient à tout replier. Une colonie de secours est donc encouragée à Mukojima, dans les Ogasawara.
La baleine bleue et le Japon
La baleine bleue est le plus grand animal vivant : jusqu'à une trentaine de mètres, plus de 150 tonnes pour les plus grandes femelles, et plusieurs tonnes de krill avalées dans une journée. Son chant, grave, voyage très loin sous l'eau. Rien de tout cela n'en fait un animal « japonais » au sens de l'albatros de Torishima ou du chat d'Iriomote. Elle traverse les océans. Le Japon entre dans son histoire par la chasse industrielle, pas par l'endémisme.
Le déclin moderne des grandes baleines s'accélère dans les années 1860, quand le Norvégien Svend Foyn met au point le harpon-grenade capable de tuer des rorquals trop rapides pour les embarcations à voile. Dans l'entre-deux-guerres, la Norvège, le Royaume-Uni, les États-Unis et le Japon industrialisent la chasse. Après 1945, les stocks de baleines bleues sont déjà clairsemés. Les premières restrictions internationales apparaissent en 1946 ; l'interdiction réelle de la chasse commerciale à la baleine bleue se fige dans les années 1960, après des centaines de milliers de prises au XXe siècle.

Aujourd'hui, la baleine bleue reste une espèce menacée à l'échelle mondiale, mais le débat japonais sur la chasse à la baleine porte surtout sur d'autres rorquals — petit rorqual, rorqual de Bryde, rorqual sei — pas sur cette géante déjà protégée. Confondre les deux dossiers, c'est rater le point : le Japon a bien participé à l'écrasement des stocks, et il continue une chasse controversée, mais la survie de la baleine bleue se joue dans tout l'hémisphère, pas dans une seule baie de Honshû.
La grue du Japon
La grue du Japon, ou tanchô (Grus japonensis), est un grand échassier d'Asie de l'Est. Au Japon, on la voit surtout à Hokkaidô, autour des marais de Kushiro. Le couple reste lié longtemps, souvent jusqu'à la mort de l'un des deux. La femelle pond en général deux œufs ; souvent un seul poussin survit. Contrairement à l'image d'un oiseau qui « passe l'été en Sibérie et l'hiver au Japon », la population de Hokkaidô est en grande partie résidente. Ce sont surtout les grues du continent — Russie, Chine, péninsule coréenne — qui migrent sur de longues distances.

On a cru l'espèce disparue du pays après les chasses de l'ère Meiji, jusqu'à la redécouverte de quelques dizaines d'oiseaux dans les marais de Kushiro en 1924. En décembre 1952, un recensement d'hiver n'en a trouvé que 33. Nourrissage, protection des zones humides et statut de monument naturel spécial ont inversé la courbe : 1 927 grues ont été comptées fin janvier 2025 à Hokkaidô. En mars 2026, le ministère de l'Environnement a retiré le tanchô de la liste des espèces menacées pour le classer « quasi menacé ». Le risque d'extinction au Japon est désormais jugé faible — ce qui n'efface ni la chasse passée, ni la destruction des marais qui l'avait mise à terre.
Au Japon, la grue n'est pas qu'un oiseau de liste rouge. Elle porte la longévité dans les proverbes, les blasons et surtout l'origami : plier mille grues en papier reste le geste le plus connu lié au tanchô. L'oiseau réel, lui, a besoin de marais, pas seulement de papier.
Le chat d'Iriomote
Le chat d'Iriomote (Prionailurus bengalensis iriomotensis, iriomote-yamaneko) n'existe à l'état sauvage que sur Iriomote, petite île montagneuse à l'extrême sud de l'archipel Ryūkyū. Observé au milieu des années 1960 et décrit en 1967, il a tout de suite été traité comme une relique : un félin coincé sur moins de 300 km². Les enquêtes des années 1980 à 2000 tournent autour d'une centaine d'individus — 100 à 109 lors du recensement 2005-2007. Le chiffre n'a pas « explosé » depuis. C'est trop peu pour encaisser une épidémie, une route ou une série d'écrasements.
Nocturne, capable de grimper et de nager, il mange ce que l'île lui laisse : mammifères, oiseaux, reptiles, grenouilles, parfois des crabes. Une île trop petite interdit la spécialisation. D'abord pris pour une espèce à part, il est aujourd'hui généralement considéré comme une sous-espèce du chat-léopard d'Asie. Cela ne change rien pour le conducteur qui le percute la nuit : la population tient dans un mouchoir de poche.

La perte d'habitat côtier et les collisions routières restent les menaces les plus nettes. Le Centre de conservation de la faune d'Iriomote (IWCC) multiplie les passages souterrains, les bandes rugueuses, les panneaux mobiles et le contrôle des chats domestiques. L'espèce est monument naturel spécial et figure parmi les mammifères les plus menacés du pays. Ici, « se rétablir » ne veut pas dire dépasser les dix mille, comme l'albatros : cela veut dire ne pas descendre sous la centaine.
La salamandre géante du Japon
La salamandre géante du Japon (Andrias japonicus, ōsanshōuo ou hanzaki selon les régions) n'a rien d'un petit lézard d'aquarium. C'est l'un des plus grands amphibiens encore vivants : autour d'un mètre et demi pour les plus grands spécimens, plusieurs dizaines de kilos. Elle vit dans des rivières d'eau froide, souvent en montagne, de l'ouest de Honshû jusqu'à Kyûshû. Vue faible, activité surtout nocturne, peau qui respire : elle a besoin d'oxygène dissous et de berges encore naturelles pour se cacher et pondre.
Chassée autrefois pour la table, elle est protégée comme monument naturel spécial depuis 1952. L'Union internationale pour la conservation de la nature l'a classée vulnérable en 2022, après l'avoir longtemps tenue pour quasi menacée. On n'a pas de recensement national fiable. Ce que l'on voit, c'est le milieu qui se ferme : barrages, berges en béton, seuils agricoles qui empêchent de remonter frayer. S'y ajoute un problème plus discret, l'hybridation avec des salamandres géantes chinoises importées puis relâchées ou échappées. Depuis 2024, le Japon traite ces individus allochtones et les hybrides comme espèces envahissantes.
La conservation, ici, ne ressemble pas au baguage des poussins de Torishima. Des associations locales recensent les rivières, aménagent des nids artificiels, demandent des passes à amphibiens. Sans rivière continue, le statut de trésor national ne suffit pas.
Ces cinq destins ne disent pas la même chose. L'albatros et la grue montrent qu'une espèce peut remonter la pente quand un lieu précis — une île, un marais — est tenu pendant des décennies. Le chat d'Iriomote et la salamandre rappellent l'inverse : une route, un béton, et le filet se déchire. La baleine bleue, elle, n'appartient pas au Japon, mais l'histoire de sa chasse y laisse encore une question ouverte. La faune japonaise n'est pas un catalogue d'animaux rares. C'est le test, très concret, de la place que l'archipel laisse au vivant qui n'entre pas dans le paysage urbain.
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