À Séoul, un lundi matin avant huit heures, les rames de métro sont déjà pleines à craquer. Les appartements sont minuscules, les loyers démesurés et l'air, certains jours d'hiver, a cette teinte grise qui reste dans la gorge. Pour une part croissante des Sud-Coréens, cette routine a cessé de ressembler à une vie urbaine pour évoquer plutôt un contrat qu'ils n'ont jamais signé. La réponse qu'ils trouvent porte un nom : Kwichon (귀촌), un déménagement volontaire depuis une grande ville coréenne vers un bourg, un village ou une zone rurale, souvent sans intention de revenir.
Le mot est court, mais le phénomène qu'il désigne ne l'est pas. Depuis la pandémie, des centaines de milliers de personnes ont comparé le prix d'un studio à Séoul avec celui d'une maison à Gangwon ou dans le Jeolla, et une part toujours plus grande a fini par choisir la seconde option. Les unes gardent leur ancien emploi et travaillent à distance, avec des montagnes en toile de fond au lieu de salles de réunion. Les autres ouvrent un petit café dans une ancienne école de village, plantent de l'ail sur un coteau, ou prennent simplement une retraite plus calme que la ville ne leur offrait plus. Le Kwichon est devenu une manière de nommer tout cela à la fois : le choix, les compromis, et cette nouvelle forme de vie coréenne qui apparaît quand la métropole n'est plus le seul horizon.

Qu'est-ce que le Kwichon ?
Le mot coréen Kwichon (귀촌) se traduit littéralement par « retour au village ». Dans l'usage courant, il désigne toute personne qui quitte une grande ville — Séoul, Busan, Incheon, Daegu ou Daejeon, le plus souvent — pour s'installer dans une zone rurale de Corée du Sud, qu'elle ait ou non un passé agricole. Un mot proche que l'on entend aussi est Gwinong (귀농), le « retour à l'agriculture », réservé à ceux qui reprennent ou lancent une exploitation. Quand le retour se fait dans la région d'origine, on parle plutôt de Gwichon (귀향), et pour une simple maison de week-end, de Tosiljip (토요일집). Le Kwichon, lui, décrit une vraie relocalisation, et c'est ce qui le distingue.
Derrière l'étiquette, les profils sont très variés. On retrouve des trentenaires en télétravail qui changent de studio à Gangnam pour une maison avec jardin, des familles avec enfants qui fuient la pollution et la course aux crèches, des quinquagénaires qui anticipent une retraite loin du béton, et même quelques étrangers installés en Corée qui redécouvrent le pays à travers ses campagnes. La motivation n'a souvent rien d'idéologique : c'est un calcul concret, fait de loyer, de temps de trajet, de qualité de l'air et de fatigue accumulée.
Kwichon, Gwichon, Gwinong, Tosiljip : comment s'y retrouver
Le coréen distingue quatre cas de figure qu'on confond facilement en français ou en anglais. Gwichon (귀향) renvoie au retour dans son village ou sa région natale, souvent familial, chargé d'affectif. Gwinong (귀농) concerne spécifiquement les personnes qui deviennent agriculteurs, même sans lien préalable avec la terre. Tosiljip (토요일집) désigne la maison de campagne utilisée le week-end, sans changer de vie principale. Le Kwichon (귀촌), lui, est plus large : il suffit de déménager vers un village, indépendamment de son lieu d'origine et sans forcément devenir agriculteur. C'est ce sens large qui a fini par s'imposer dans les médias et les politiques publiques.
Histoire et contexte du retour à la terre
Le phénomène n'est pas né avec le Covid. Dès les années 2000, on voyait déjà des citadins quitter les grandes métropoles pour chercher un rythme différent, sans que cela ne prenne une ampleur démographique notable. La première vraie accélération est venue avec la généralisation du télétravail après 2020, quand des millions de Sud-Coréens ont découvert qu'ils pouvaient garder leur emploi sans habiter à dix minutes du bureau.
Cette seconde vague a trouvé un terrain favorable : un réseau ferroviaire dense reliant les grandes villes aux provinces, un coût de la vie rural très inférieur à celui de Séoul, et une culture du café et de la « maison de campagne » déjà bien installée chez les trentenaires et quadragénaires. Le gouvernement sud-coréen s'y est mis aussi, à travers des programmes d'aide à l'installation, des centres d'accompagnement pour les néo-ruraux, et des politiques d'aménagement visant à rééquilibrer un pays où la région de la capitale concentre près de la moitié de la population.
Les programmes publics autour du Kwichon
Côté institutions, on retrouve plusieurs dispositifs qui structurent le mouvement. Le Centre intégré de retour à l'agriculture et au village (귀농귀촌 종합센터) accompagne les candidats au déménagement, de la formation aux formalités administratives. Des centres Check-in (체크인센터) accueillent les nouveaux arrivants dans les régions rurales et facilitent leur intégration. Des subventions à l'installation (정착지원금) aident à couvrir les premiers mois dans le village. À cela s'ajoutent des politiques plus anciennes comme les villes d'innovation (혁신도시), qui visaient déjà à déplacer certains bureaux ministériels hors de la région séoulienne, et les politiques d'équilibre régional (지역균형발전) pilotées par le ministère du Territoire, des Infrastructures et des Transports.
Qui revient à la campagne ?
Si l'on regarde les profils qui se lancent, on retrouve un noyau dur assez net. Les professionnels en télétravail représentent la part la plus visible : développeurs, designers, rédacteurs, cadres de start-ups, parfois enseignants. Viennent ensuite les jeunes familles avec enfants en bas âge, qui comparent le prix au mètre carré parisien de Séoul, la pollution aux particules fines, et le stress des crèches urbaines, avec une maison pour le même prix, un jardin et une école primaire à taille humaine. Les retraités actifs forment un troisième groupe important : des quinquagénaires et sexagénaires qui choisissent de passer leur troisième temps dans un village où ils ont des attaches, ou pas.
Autour de ce noyau, gravitent des profils plus créatifs. Des artistes, designers, écrivains s'installent dans des bourgs où le loyer permet de garder un atelier. D'anciens citadins reconvertis ouvrent des pensions, des cafés de village, des boutiques d'artisanat. On croise aussi des étrangers résidents en Corée qui choisissent d'explorer le pays loin de Séoul, apprennent le coréen dans un contexte plus calme et finissent parfois par s'y poser. Enfin, il ne faut pas oublier les anciens ruraux partis en ville pour leurs études ou leur carrière et qui reviennent une fois la famille lancée : pour eux, le Kwichon ressemble souvent à un Gwichon.
Où s'installent les néo-ruraux ?
La carte du Kwichon n'est pas uniforme. Le Gangwon-do, à l'est de Séoul, est probablement la région la plus associée au mouvement : montagnes, accès rapide à la capitale en KTX et en voiture, stations de ski en hiver, et une image de nature presque alpine. C'est la destination évidente pour ceux qui veulent « quitter Séoul » sans s'éloigner vraiment. Le Chungcheong-do, au centre du pays, attire une autre population : localisation centrale, foncier encore accessible, et présence historique de petites villes administratives où il est plus facile de trouver un emploi de service.
Plus au sud, le Jeolla-do (réparti entre Jeolla du Nord et du Sud) garde son image de grenier agricole traditionnel, avec des villages rizicoles, des marchés locaux et un rythme de vie plus lent, mais aussi un sentiment d'éloignement culturel pour qui vient du nord du pays. Le Gyeongsang-do (Nord et Sud) attire pour son climat plus doux, sa culture régionale affirmée et des villes moyennes comme Andong ou Gyeongju. Jeju-do, enfin, joue une carte à part : île, climat subtropical, tourisme développé et une scène très active de cafés, pensions et ateliers d'artistes, mais aussi des prix qui ont beaucoup augmenté.
Des villages qui sont devenus des symboles
Certains villages sont devenus des points de repère du mouvement, parfois au-delà de la Corée. Damyang, dans le Jeolla du Sud, est associé à ses forêts de bambous et à ses festivals. Hadong, à la pointe sud, est connu pour ses plantations de thé en terrasses face au fleuve Seomjin. Yangpyeong, à portée de Séoul, attire les artistes et les artisans. Cheongsong, dans le Gyeongsang du Nord, est réputé pour ses pommes et ses paysages. Ces villages ne sont pas représentatifs de l'ensemble du rural coréen, mais ils servent d'images mentales au Kwichon dans les reportages, les dramas et les conversations.
Défis et avantages de la vie à la campagne
Vivre en zone rurale en Corée du Sud n'est ni une fuite idyllique ni un piège. C'est un arbitrage, avec ses gains et ses coûts réels.
Ce que le Kwichon apporte
Le coût de la vie baisse fortement : une maison avec jardin se négocie pour le prix d'un studio à Séoul, les loyers sont souvent deux à trois fois inférieurs, et l'alimentation locale coûte moins cher. La qualité de l'air change concrètement, surtout en dehors des périodes de pollution transfrontalière. Les familles retrouvent de l'espace : une vraie chambre par enfant, un potager, parfois même quelques animaux. Les liens communautaires se reconstruisent : on connaît son voisin, l'épicier du bourg, l'instituteur, et cette densité relationnelle compense la perte d'anonymat. La culture coréenne authentique apparaît dans les fêtes villageoises, les marchés traditionnels, les plats régionaux, les hanok restaurés, et la proximité avec la nature change le rapport au temps et aux saisons.
Ce que le Kwichon coûte
Le marché de l'emploi local reste limité hors télétravail, et les salaires y sont souvent inférieurs à ceux des grandes villes. La santé est un point sensible : les hôpitaux de référence restent concentrés à Séoul, Busan et dans quelques grandes villes, et les urgences de campagne obligent à des trajets parfois longs. La fermeture des écoles rurales est un signal démographique fort, qui inquiète les parents. Le choc culturel est réel : rythme plus lent, moins de choix de restauration, regards parfois appuyés du voisinage, et la nécessité de s'intégrer à une communauté qui existait avant l'arrivée. Le transport public est plus rare qu'en ville, ce qui rend la voiture vite indispensable.
Kwichon et l'avenir de la Corée
La Corée du Sud est l'un des pays les plus urbanisés de l'OCDE, avec environ quatre cinquièmes de la population en zone urbaine, et une région métropolitaine de Séoul qui regroupe près de la moitié des habitants. Ce déséquilibre n'est pas nouveau, mais il a un coût : prix du foncier, pression sur les infrastructures, exposition à la pollution, sentiment d'entassement. Le Kwichon, vu sous cet angle, n'est pas seulement un choix individuel : c'est aussi une réponse collective à une question d'aménagement du territoire.
Pour l'État, l'enjeu est de transformer cet élan en mouvement durable, sans que la tendance ne s'éteigne au premier retournement de conjoncture ou dès que les politiques de télétravail se durcissent. Les comparaisons internationales existent : le Japon a vu apparaître un mouvement comparable, l'I-turn, où des citadins quittent les grandes métropoles pour des zones rurales, et la Chine a connu des vagues de retour à la campagne liées à la crise et aux politiques urbaines. Aux États-Unis aussi, la pandémie a redistribué une partie de la population entre métropoles et petites villes, sans qu'on sache encore si la tendance tiendra.
Reste la question de fond : le Kwichon peut-il vraiment rééquilibrer la Corée, ou n'est-il qu'un répit pour une génération fatiguée de la ville, avec le risque que les villages deviennent à leur tour des extensions résidentielles de Séoul, vidés de leur vie agricole réelle ? Aucune réponse simple. Ce qui est sûr, c'est que le mot, lui, s'est imposé dans la conversation publique coréenne, et qu'il continuera à désigner autre chose qu'une mode tant que les politiques d'accompagnement resteront sérieuses.


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